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Quand la colère des jeunes nourrit les stratégies des militants

Page publiée le vendredi 2 octobre 2026

Ma chère Chloé, mon cher Théophile,

Ce qui se passe depuis une dizaine de jours… ce mouvement des lycéens, étendu dans les lycées de France, m’inquiète énormément. C’est arrivé si vite que l’on ne parle plus aujourd’hui de malaise et de revendications légitimes très concrètes des lycéens, des classes surchargées… des locaux dégradés… du manque d’enseignants. Aujourd’hui, on est dans un véritable panier de crabes : les casseurs s’infiltrent. Certains politiques récupèrent et allument des mèches. Le pouvoir accuse, les oppositions contre-accusent… c’est la surenchère permanente, délétère, où l’on se demande qui va venir éteindre l’incendie ou plutôt qui ne le veut vraiment pas.


Dans mon jeune temps (eh oui, je commence à être un vieux croûton)… quand j’étais lycéen, il y a cinquante ans, les manifestations et les blocages passaient par des négociations… l’écoute des revendications. Il y avait des claquements de portes. Les négociations reprenaient… les syndicats votaient pour savoir si le travail devait reprendre. En règle générale, si les négociations n’aboutissaient pas, le ministre sautait. Les négociations finissaient par des accords écrits. La seule chose que je trouve inadmissible, c’est d’empêcher les gens de travailler.


Mais là, on est dans un autre registre. On constate que des établissements ont été incendiés ou dégradés. Des proviseurs, policiers, gendarmes et pompiers ont été pris à partie. J’apprends à l’instant qu’un proviseur a été aspergé d’essence, pas très loin d’un feu. Je n’ai pas de mots assez forts pour qualifier l’inacceptable. Toute forfanterie politique devient ici indécente.


Il y a eu des milliers d’interpellations pour la seule journée du 1er octobre, près de trois cents policiers, gendarmes et pompiers blessés. Le ministre de l’Éducation affirme que des personnes extérieures aux établissements participent à certaines violences. Le gouvernement accuse notamment des groupes d’ultragauche et met en cause La France insoumise. LFI conteste cette lecture et accuse, au contraire, le pouvoir d’avoir aggravé la situation par sa réponse sécuritaire. Voilà où l’on en est aujourd’hui.


Il faut ajouter un élément essentiel : des interventions policières sont elles-mêmes contestées. Plusieurs enquêtes ont été ouvertes après des blessures de jeunes et le Défenseur des droits s’est saisi d’un cas concernant un mineur.


Voilà les faits dont je pars. Pour le reste, je veux conserver une prudence. Rien ne permet aujourd’hui d’affirmer qu’un chaos national aurait été secrètement programmé pour les mois à venir. Mais ce que je vois suffit largement à m’inquiéter et à y penser.


Je vais vous dire ce qui me révolte. Ce ne sont pas les lycéens qui protestent. Une jeunesse silencieuse devant ce qui ne va pas m’inquiéterait davantage qu’une jeunesse qui manifeste. Vous avez le droit de contester le monde que nous vous laissons. Vous avez même le droit de nous bousculer, de subvertir nos certitudes.


Notre Seigneur Jésus lui-même n’a jamais enseigné la docilité devant l’injustice. Il a dérangé. Il a contesté certaines pratiques religieuses. Il a renversé les tables des marchands du Temple. Mais faisons attention à ce passage que l’on utilise parfois pour justifier n’importe quelle violence délétère. Notre Seigneur renverse des tables. Il ne brûle pas le Temple. Il ne demande pas à ses disciples d’incendier Jérusalem.


Cette différence est immense et il faut la signaler.

Quand on met le feu à un lycée, on ne frappe pas le pouvoir.

Lorsqu’on met le feu à un lycée, on ne frappe pas le pouvoir. On détruit le lieu où étudient ceux que l’on prétend défendre. Je cherche encore quel rapport il y a entre blesser un pompier et le manque d’enseignants. Entre brûler et les établissements insalubres ? Lorsqu’on attaque un proviseur, je ne vois pas comment on pourrait négocier pour qu’une classe devienne moins surchargée le lendemain matin. Personne n’a justement compris que la majorité des proviseurs défendent leur établissement face aux pouvoirs. Une jeune fille s’en prenait à son proviseur qui leur interdisait le portable pendant les cours… ce qui est la règle. Mais on est où ? Quelle inversion des responsabilités !


À un moment, la colère légitime peut être dépossédée de sa raison. C’est là que commence ma méfiance.

Car dans une foule, tout le monde ne vient pas nécessairement pour la même chose. On le voit bien dans toutes les manifestations. Certains viennent manifester. D’autres viennent casser. Cela devient systématique. Certains veulent être entendus. D’autres recherchent l’affrontement. Et toutes les occasions sont bonnes. Ce qui me navre, c’est qu’un groupe trouve un avantage à ce que la situation s’envenime, dans une surenchère belliqueuse.

Ne jouez pas avec la colère des jeunes.


Ce qui me révolterait profondément serait que des militants adultes utilisent la colère des adolescents comme un combustible politique. De quelque parti qu’ils soient.

Un lycéen de seize ans n’est pas un fantassin destiné à servir les stratégies électorales d’un parti révolutionnaire. Sa colère n’est pas une munition. Encore moins un bouclier. Son inquiétude devant son avenir n’est pas un fonds de commerce. Son lycée n’est pas un terrain d’entraînement pour révolutionnaires en mal de barricades.

Je me méfie donc de ceux qui arrivent lorsque la colère est déjà là et prétendent soudain en devenir les porte-parole.


Mais je me méfie également d’un pouvoir qui trouverait commode de transformer chaque jeune manifestant en casseur potentiel. Ce serait une autre manipulation, tout aussi fallacieuse. Voilà pourquoi je refuse le petit confort des deux camps. D’un côté : « Tout vient des extrémistes. » De l’autre : « Tout vient de la police. »

La réalité est beaucoup plus âpre.


Il y avait une colère avant les violences. Elle mérite d’être entendue. Il y a maintenant des violences. Elles doivent être condamnées. Il existe des tentatives de récupération politique. Elles doivent être exposées. Et lorsque des policiers dépassent les limites que leur impose l’État de droit, cela doit également être établi et sanctionné. Je n’ai pas besoin de choisir un mensonge contre un autre.


« Heureux les artisans de paix »

En tant que chrétien, j’ai le devoir de revenir sur cette béatitude. Construire la paix au milieu d’une colère demande du courage.


La paix évangélique n’est pas l’ordre obtenu à coups de matraque. Elle n’est pas davantage le silence imposé à celui qui souffre. Elle commence lorsque la vérité peut être dite sans que l’autre soit transformé en ennemi à abattre.


C’est précisément ce qui me semble disparaître aujourd’hui. Nous fabriquons des ennemis. En aucun cas nous ne voulons fabriquer du dialogue. Alors on cible médiatiquement. La police tue ! Le gouvernement est un ennemi. Ce ne sont plus des étiquettes, mais des cibles, des anathèmes. Sept cent cinquante mille catholiques sont venus assister à la messe du pape la semaine dernière sur les Champs-Élysées. Pas un seul incident. La foule a même applaudi les forces de l’ordre. Quand il n’y a pas de débordement, je serais tenté de dire que la police se la coule douce, loin de toute belligérance.


Et maintenant ?

Ma chère Chloé, mon cher Théophile, 

ce qui m’inquiète le plus n’est donc pas seulement ce qui s’est passé cette semaine. C’est ce que cette situation peut devenir si chacun trouve son intérêt dans l’escalade.

Une manifestation appelle une intervention. Une intervention provoque un incident. L’incident est filmé. La vidéo circule. Elle indigne. Une nouvelle manifestation est organisée. Des individus viennent pour en découdre. La police se renforce. Un autre incident survient. Et la machine ne s’arrête pas… elle pourrait même inexorablement s’emballer.


Nous approchons d’une échéance présidentielle. Les fractures françaises sont profondes. Le pouvoir d’achat, l’école, les services publics, l’immigration, la sécurité, les territoires abandonnés nourrissent des colères différentes. Il suffirait que plusieurs de ces colères se rencontrent pour que la situation devienne autrement plus sérieuse. Le seul message que je donnerais aux jeunes de la part d’un vieux sage : gardez votre colère, lorsqu’elle est juste, mais ne la confiez à personne. Ni à un parti… ni à un influenceur… ni à un gouvernement. Ni même à une Église. Gardez votre liberté.


L’Évangile ne vous demande pas d’être des jeunes gens sages, assis au dernier rang, en attendant que les adultes décident pour vous. Notre Seigneur Jésus demande quelque chose de beaucoup plus exigeant : avoir faim et soif de justice sans devenir soi-même artisan de l’injustice et de la haine.


Je comprends que des jeunes puissent dresser des pancartes devant leur lycée. Je comprends qu’ils crient leur inquiétude. Je comprends même leur colère devant les gouvernants qui leur parlent constamment de leur avenir tout en les laissant dans une école qui manque parfois de moyens.


Mais lorsqu’une main vous tend un projectile, lorsqu’un militant vous encourage à l’affrontement ou lorsqu’un responsable politique transforme votre révolte pour vous manipuler subrepticement, que vous servez de marchepied ou de prétexte à cette instrumentalisation, croyez-moi, vous valez mieux que cela.


Si, après le passage des prétendus défenseurs de la jeunesse, il reste un lycée incendié, un professeur terrorisé qui ne veut plus enseigner dans votre établissement, un pompier et un policier blessés et des camarades en garde à vue, je doute sérieusement que vous ayez récolté les fruits de la justice. La colère peut réveiller une société. La violence peut la rendre aveugle. Et ceux qui rêvent d’utiliser la jeunesse pour préparer le prochain affrontement devraient se souvenir d’une chose très simple : nos enfants ne sont pas le petit bois avec lequel les adultes ont le droit d’allumer leurs funestes incendies politiques.


Que Dieu nous bénisse !

catholiquesenmarge.com
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