
Suite du journal posté sur les réseaux sociaux...
Ma chère Chloé, mon cher Théophile,
Avant la venue du pape en France, je reviens sur cette information que j’ai lue dans la presse : Léon XIV viendra à Metz le 28 septembre prochain. Le pape a choisi Metz avec l’idée de marquer sa venue également comme une étape européenne. À Metz se trouve le centre des congrès Robert Schuman, un des pères de l’Europe. Il participera dans ce centre à une rencontre interreligieuse avec les représentants de différents cultes, mais aussi à une réflexion ayant pour thème : « Aux racines de l’Europe pour la paix et l’unité ». Tout cela me paraît bien.
Les religions qui dialoguent ont toujours été pour moi un signe d’espérance… croire sans s’affronter, rechercher la concorde. Mais la réalité dans le quotidien est tout autre. Les religions savent très bien dialoguer sous le feu des projecteurs. Les fidèles reprennent leur souffle. Une pause… un espoir… une lueur… qui sait ? Mais cet irénisme projeté dans nos quartiers, nos communautés et toutes nos relations dans notre vie de tous les jours reste encore fragile.
Je veux chère Chloé et cher Théophile accueillir cette… Rencontre interreligieuse. Notre actualité est douloureuse… nos identités, nos amalgames sont souvent instrumentalisés. Que l’on soit juifs, musulmans ou chrétiens… même agnostiques, même athées, nous pouvons très vite être enfermés dans une étiquette au lieu de regarder l’autre comme un frère, un être humain. Se rencontrer reste nécessaire face à nos fractures.
Lorsque notre Seigneur Jésus raconte la parabole du « bon Samaritain »… un homme laissé à demi-mort par des brigands, ignoré par un prêtre et un lévite, mais secouru avec compassion par un Samaritain. Il choisit volontairement un personnage méprisé de tous… En effet, les Samaritains étaient déconsidérés en raison d’une ancienne rupture religieuse avec les Juifs, notamment autour du Temple de Jérusalem. Pour le Seigneur Jésus, le prochain n’est pas celui qui possède la bonne appartenance religieuse, qui se trouve dans le bon camp des fidèles. C’est celui qui, tout simplement, s’approche de l’homme blessé.
Voilà, ma chère Chloé, mon cher Théophile, ma première réflexion concernant les racines chrétiennes… c’est l’opposé de conquérir, de dominer, de garder son pouvoir. C’est tout simplement de s’approcher de la personne qui tombe, qui trébuche… qui s’effondre dans la déréliction.
Les racines chrétiennes de l’Europe pour la paix et l’unité méritent une réflexion. Vous ne le savez peut-être pas, mais il y a eu en 1054 une rupture marquante… Un drame entre l’Église d’Occident autour du pape catholique (Rome) et l’Église d’Orient (Constantinople). Les tensions portaient sur l’autorité du pape, sur des différences liturgiques et théologiques… auxquelles s’ajoutaient des rivalités politiques et religieuses. En juillet 1054, le cardinal Humbert de Moyenmoutier, légat du pape Léon IX (tiens, justement un Léon), ce dernier venant de mourir, accompagné de deux autres légats, déposa sur l’autel de la basilique Sainte-Sophie de Constantinople une bulle d’excommunication visant Michel Cérulaire et certains de ses proches. Quelques jours plus tard, le patriarche réunit un synode qui excommunia à son tour les légats pontificaux. L’Europe chrétienne venait de se déchirer. Il s’ensuivit des conflits, des affrontements et une profonde scission.
L’Europe vient aussi d’Athènes par la pensée. Socrate, Platon et Aristote ont inspiré de grands penseurs chrétiens tels que saint Augustin et saint Thomas d’Aquin. L’Europe vient aussi du judaïsme, de l’humanisme, de la Renaissance, des Lumières, des sciences, des luttes sociales et de la liberté de conscience. Bien sûr que l’Europe s’est construite par le christianisme. Elle est un entrelacs où se croisent et se superposent ces différents héritages. Son empreinte traverse des siècles… dans l’architecture de ses cathédrales et de ses monastères, dans la peinture… de Giotto à Chagall, en passant par Fra Angelico, Léonard de Vinci, Michel-Ange, Raphaël, Le Caravage et Rembrandt, sans oublier Georges de La Tour. Dans la sculpture, de l’art roman à Michel-Ange, en passant par Donatello et Le Bernin, sans oublier les sculpteurs anonymes des grandes cathédrales médiévales. Dans la musique sacrée, de Hildegarde de Bingen à Olivier Messiaen, en passant par Palestrina, Jean-Sébastien Bach, Haendel, Mozart et Gabriel Fauré et leurs Requiem, sans oublier Marc-Antoine Charpentier. Dans la littérature, de Dante à Georges Bernanos, en passant par Pascal, Chateaubriand, Dostoïevski, Tolstoï, Charles Péguy, Paul Claudel et François Mauriac, sans oublier le Britannique C. S. Lewis.
J’aimerais donc que cette rencontre parle moins de racines comme de propriétés à défendre ou de pouvoirs à préserver que d’un héritage vivant à transmettre, à interroger, à faire fructifier et à partager. Notre Seigneur Jésus nous dit clairement dans l’Évangile de Matthieu, au chapitre 7, verset 20, au sujet d’un arbre et de ses fruits : « C’est donc à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. » Autrement dit, ce ne sont ni nos racines, ni nos discours, ni nos appartenances qui disent véritablement ce que nous sommes, mais les fruits concrets que nous portons dans notre manière de vivre, d’aimer et de rencontrer notre prochain.
Et la question qui demeure en moi, ma chère Chloé, mon cher Théophile : « Que produisent aujourd’hui nos racines chrétiennes ? Plus de justice pour les pauvres ? Plus de fraternité envers ceux qui ne pensent pas comme nous ? Plus d’amitié envers les personnes que la solitude tient à l’écart et que l’on ne voit pas ? Plus de considération envers les personnes qui traversent une épreuve ? Davantage d’écoute pour les personnes abusées et rejetées comme des malpropres ? Davantage d’attention pour les personnes handicapées et en grande fragilité ? » Voilà, pour moi, une racine féconde.
Et face aux guerres qui ont de nouveau ensanglanté le continent européen ces dernières années, face aux conflits au Moyen-Orient qui impactent notre vieux continent… nos racines chrétiennes nous conduisent-elles réellement à devenir des artisans de paix, sans fermer les yeux sur les multiples agressions, les injustices et les souffrances des peuples ? Et puis il y a ce sujet qui fâche, qui divise notre société jusque dans nos communautés chrétiennes : l’accueil de l’étranger.
Le christianisme identitaire est parfois tellement préoccupé par ses racines qu’il en oublie l’essentiel : les fruits que l’Évangile lui demande de porter. Je vois à l’horizon les Scuds dirigés vers moi. Concernant les racines chrétiennes de l’Europe, je refuse simplement que l’on escamote celui qui en est la source… tout de même : Notre Seigneur Jésus. Reconnaître les racines chrétiennes de l’Europe sans ouvrir l’Évangile est pour moi une absurdité. Revendiquer l’héritage tout en laissant de côté celui dont on prétend hériter n’a aucun sens. Je ne sais pas ce que vous en pensez ma chère Chloé et mon cher Théophile… C’est une réflexion que je porte au plus profond de moi, que m’ont transmise Jacques Loew et ses équipiers… Je reste convaincu que l’on ne peut pas se réclamer des racines chrétiennes de l’Europe sans essayer humblement de vivre quelque chose de l’Évangile.
C’est là que la rencontre interreligieuse à Metz fera ses preuves à mes yeux… non au nombre de discours ou de déclarations solennelles, mais dans ce qui restera après, lorsque les pupitres seront démontés… les micros éteints, la salle des congrès nettoyée. Au-delà de tout irénisme.
Je me souviens d’une date, celle du 27 octobre 1986 à Assise. Vous n’étiez pas encore nés. Le pape Jean-Paul II réunissait des responsables de nombreuses religions pour prier pour la paix. Je me souviens de ces images. Elles étaient fortes. Beaucoup ont répondu présent. J’ai souvenir que cette rencontre ne fit pas l’unanimité dans la haute sphère des élites laïques. Des laïcs supérieurs que je connaissais bien étaient unanimes. Selon eux, l’Église risquait de diluer la foi catholique dans une sorte de religion universelle… New Age et compagnie, qui faisaient beaucoup parler d’eux à cette époque, où les croyances finiraient par se confondre. Ce fut le cas du cardinal Ratzinger. Vingt ans après, devenu pape, il avait changé d’avis… comme quoi !
Quarante ans plus tard, après cette initiative : « Que s’est-il réellement passé ? Rien ! » Notre regard est tourné vers l’Ukraine et la Russie… mais qui se souvient de la guerre en Bosnie, du siège de Sarajevo… de cette hécatombe qui, entre 1992 et 1995, a fait près de cent mille morts ?
Ce que j’aimerais entendre à Metz… c’est exprimer que personne ne possède l’Europe. Ni les catholiques, ni les orthodoxes et les autres religions. Ni les nationalistes… ni même ceux qui voudraient effacer toute trace spirituelle de son histoire.
Chère Chloé et cher Théophile, je rêve d’une Europe où les racines chrétiennes seraient reconnaissables non seulement aux croix brandies, aux oriflammes, aux étendards chamarrés de soie brodée de fil doré, mais aux mains fraternelles tendues vers ceux qui tombent. Je rêve d’une Europe où l’on ne demande pas à une personne blessée au bord du chemin quelles sont ses racines. Je rêve d’une Europe, enfin, où notre Seigneur Jésus disait à ses disciples dans l’Évangile de Jean, au chapitre 14, verset 27 : « Je vous laisse la paix, c’est ma paix que je vous donne ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Que votre cœur ne se trouble ni ne s’effraie. »
Didier Antoine

