
Suite du journal posté sur les réseaux sociaux...
...incontestablement mis de côté. Ceux qui n’ont ni titre, ni fonction, ni réseau, ni entregent, ni proximité avec les cercles qui décident regarderont probablement passer le cortège derrière les barrières. Et l’on découvrira une fois encore que, dans une Église qui aime tant parler de communion et de fraternité, tous les laïcs ne semblent pas disposer du même carnet d’adresses pour accéder aux premières places.
Je me méfie de cette vieille logique ecclésiastique où les réseaux d’influence ouvrent parfois davantage de portes que l’humilité, où un nom glissé au bon endroit vaut mieux qu’une présence fidèle et silencieuse, et où celui qui connaît la bonne personne part avec plusieurs mètres d’avance sur celui qui n’a pour seul réseau que sa foi. Je sais de quoi je parle.
J’ai suffisamment fréquenté les rouages de l’Église catholique pour avoir observé combien les relations et les réseaux peuvent ouvrir insidieusement des portes que le dévouement ou la pauvreté silencieuse laissent fermées. Il n’est même pas nécessaire qu’une consigne soit donnée : le système sait sélectionner ceux qui lui ressemblent.
Et c’est là que l’Évangile vient gratter. Notre Seigneur Jésus dit dans l’Évangile de Luc au chapitre 14 : « Quand tu es invité, va te mettre à la dernière place ». Parole embarrassante pour une institution qui doit organiser des premiers rangs.
Je pense notamment aux personnes fragiles, aux personnes handicapées issues de familles très modestes, aux personnes pauvres ou isolées dans des mouroirs publics. C’est elles que l’on présentera au pape ? Et je vais être sévère : j’espère profondément me tromper.
Imaginez un instant le pape Léon XIV à table, et que, pour une fois, tous les évêques… les cardinaux, notables et laïcs supérieurs cèdent leur place. Pas pour faire joli sur la photographie officielle, mais pour laisser s’asseoir de simples curés de campagne qui connaissent le désarroi des agriculteurs, des prêtres de banlieue qui côtoient chaque jour la précarité, la violence et la solitude. Imaginez autour de cette même table des personnes handicapées et leurs parents qui comptent chaque euro, des ouvriers, des smicards, des aides-soignantes épuisées, des chômeurs de longue durée, ceux qui sont sous le seuil de pauvreté… une mère seule avec ses enfants, des jeunes issus des quartiers populaires, un éducateur de rue, un bénévole d’une épicerie solidaire, un ancien détenu qui tente de reconstruire sa vie, un sans-abri accompagné depuis des années par une association, ou encore ces laïcs subalternes, ces hors-normes, que l’on écoute et qui ne prennent pas une seule part de décision. Imaginez qu’on ne leur demande pas de venir témoigner deux minutes sur un pupitre avant de les raccompagner poliment vers la sortie, mais qu’on leur donne véritablement une chaise, du temps et la parole. Voilà une table précaire qui aurait de la gueule ! Et, pardonnez-moi, Chloé et Théophile, mais elle ressemblerait peut-être davantage à certaines tables de l’Évangile qu’à un dîner où chacun connaît déjà son voisin, son titre et sa place.
Mais cela ne se fera pas. Les plus fragiles sont souvent ceux que personne ne pense à inviter. Ils n’ont pas le numéro d’un évêque, d’un vicaire général. Ils ne fréquentent aucun réseau influent. Certains s’expriment difficilement, souffrent psychiquement, vivent avec peu ou ont disparu du registre paroissial. Ce sont pourtant eux que Jésus plaçait au milieu… n’en déplaise à mes contradicteurs. Mon critère est simple, c’est ce que j’ai appris, chère Chloé, cher Théophile : non pas le protocole, mais l’Évangile. Car l’Évangile ne demande jamais qui possède un bon titre, un bon réseau ou une bonne place : Notre Seigneur Jésus regarde d’abord celui que personne ne remarque. Celle ou celui qui est engouffré dans la masse. Et lorsque les usages de l’institution prennent subrepticement le pas sur cette exigence, alors heureux ceux qui n’ont ni titre, ni badge, ni réseau pour se faire reconnaître, car leur nom est déjà connu de Dieu.
Il faudra aussi regarder de très près la rencontre avec les victimes d’abus sexuels ou corporels. D’après mes sources, les victimes appelées à rencontrer le pape auraient été triées sur le volet, avec, semble-t-il, une préférence pour celles dont on pense qu’elles ne feront pas trop de vagues. Si cela se confirme, ce serait profondément regrettable. Je souhaite que cette rencontre soit véritable, profonde et qu’elle ne devienne jamais une séquence de communication soigneusement maîtrisée. Les personnes abusées ont compris qu’il ne faut plus être dociles devant la repentance de l’Église. Elles doivent pouvoir parler librement, sans texte préparé, sans parole aseptisée, sans colère préalablement filtrée, y compris lorsqu’elles disent au pape ce que l’Église préférerait ne pas entendre. Une personne abusée n’est pas là pour rassurer l’institution sur sa capacité à demander pardon ; elle est là pour dire sa vérité, même lorsque cette vérité dérange… sans complaisance. La rencontre avec le pape a sûrement été briefée.
Et puis il y aura les célébrations.
Qui lira ? Qui chantera ? Quels laïcs seront visibles ? Je serais naïf de croire que tout se décidera dans la sérénité fraternelle d’une communauté sortie des Actes des Apôtres. Je connais parfaitement les petites guerres de sacristie. Il peut y avoir du forcing, des recommandations appuyées, des préséances et quelques croche-pieds élégamment administrés avec le sourire chrétien réglementaire. Tout cela pour servir, naturellement. Dans l’Église, la volonté d’être au premier rang possède parfois cette admirable particularité de se présenter sous les vêtements du service.
Notre Seigneur Jésus ne connaît aucun protocole. Il n’a pas besoin de liste des personnes qu’il doit rencontrer en privé pour échanger quelques mots. Zachée, chef des collecteurs d’impôts, s’était mis dans un arbre pour voir Jésus. L’aveugle Bartimée criait au bord du chemin. Les lépreux étaient tenus à distance. La Samaritaine ne présentait certainement pas le profil idéal pour une photographie officielle. Voyez-vous, chère Chloé, cher Théophile, l’Évangile renverse radicalement l’ordre des préférences.
Alors j’aimerais que cette visite soit l’occasion d’un petit désordre évangélique. Qu’un pauvre passe devant un notable. Qu’une victime puisse dire ce qu’elle veut dire. Qu’une personne handicapée sans appartenance à un réseau reconnu soit accueillie simplement parce qu’elle est là. Qu’un laïc inconnu, subalterne, soit préféré à un laïc supérieur, membre d’un conseil d’administration d’une fondation ou d’un mouvement, habitué à se pavaner dans les allées d’un colloque, à être dans les premiers rangs, dans les tribunes, dans les cercles catholiques où l’on finit toujours par retrouver les mêmes visages et les mêmes accointances.
L’Évangile dérange un peu le plan de table. L’Évangile a cette fâcheuse habitude de déranger le plan de table.
Je sais qu’une visite papale exige de la sécurité, de la logistique et du protocole. Mais que l’on ne confonde surtout pas organisation et sélection sociale, service et privilège, représentation et cooptation. Car il existe… et je pèse mes mots… une violence feutrée dans les institutions : toujours choisir les mêmes profils tout en prétendant représenter tout le monde.
Alors, mes chers jeunes amis, vous qui êtes en recherche, vous qui êtes éloignés de l’Église ou qui avez pris vos distances, je voudrais dire ceci : ne laissez personne vous convaincre que votre éloignement vous rend moins dignes d’être entendus. Vous n’avez peut-être pas ou plus de paroisse, plus de réseau dans cette sphère catholique hiérarchisée. À vos amis ou à vos aînés qui n’ont plus de fonction, plus de badge autour du cou. Vous ne serez probablement jamais au premier rang. Qu’importe !
Dans l’Évangile, la proximité avec notre Seigneur Jésus ne s’est jamais mesurée à la distance séparant une chaise d’un trône. Et si les réseaux influents bien structurés, les préséances et les recommandations devaient parfois reprendre leurs droits, je garderais en moi cette conviction obstinée : le Seigneur Jésus, lui, n’a jamais demandé de piston pour rencontrer quelqu’un.
Votre ami Didier Antoine

